Charles Marko

Bien sûr il y a les académies, avec leurs routes à suivre qui vous mèneront à une destination bien précise pour qui les emprunte sans sourciller. De ces institutions que j’ai fréquentées un moment, je garde l’heureux charme de mes journées buissonnières à regarder les couleurs se gorger de lumière. Ici, un simple et banal bouleau mais avec une ombre turquoise, là, une simple et banale fougère réchauffant son vert mi-émeraude mi-vessie aux rayons d’un soleil mauve. Oui, mauve, je n’invente rien, ou si peu, mais involontairement en tout cas, il suffit de cligner des yeux pour que ces satanées couleurs jouent à se mélanger en narguant vos certitudes, à s’unir impudiquement devant vous aussi, pour se transformer en une autre teinte juste au moment précis ou vous aviez cru en saisir toutes les nuances, toutes les subtilités, à semer le doute en votre regard pour que vous vous frottiez les yeux et que vous osiez contredire jusqu’à la Nature même. Alors, pourquoi pas un soleil mauve après tout ? Un reflet violet traçant l’arête d’un nez ? Une peau verte et jaune et orangée comme un fruit mûr ? Pourquoi pas des poissons volants non identifiables ? Toutes ces années buissonnières à apprendre jour après jour, toile après toile, que les couleurs ont une liberté propre à elles et qu’elles sont disposées à la partager pour qui demeure humble à leur égard. Il faut les contempler sans leur donner d’ordre, quand elles s’étalent sur la toile, elles savent ce qu’elles font, avec qui elles veulent cohabiter, écoutez-les se murmurer des secrets, ce que dit un jaune à un violet n’est pas pareil à ce qu’il confierait à un vermillon, et cet ocre qui déteste s’afficher publiquement en compagnie d’un marron, ce couple s’effacerait dans la foule, or, chacune d’entre elles aiment crier sa joie de vivre, son besoin de rayonner, de vivre à deux cents à l’heure afin de composer un sujet, réel ou non, c’est selon chacun. Pour ma part, je reviens à l’humain après l’avoir quitté tout un temps pour une forme de pseudo-abstraction à la finalité bien navrante car trop proche du barbouillage. Alors, que veulent dire ces nez tranchants les visages en deux, docteur ? Aucun être humain n’a le front coupé ainsi, d’accord, mais les couleurs, elles, elles peuvent dorénavant y danser à gauche et à droite en un couple harmonieux, sinon, docteur, un front uni c’est sûrement nécessaire lors de certaines circonstances à tendance revendicatives, mais ici, sur mes toiles, cela ne me permettrait pas de les égaliser entre elles, que nenni, trop de rouge tuerait le bleu, trop de vert étoufferait le jaune, il en va ainsi en leur monde, de l’équilibre avant tout, de l’équilibre sans compromis en tout cas, quand une teinte en domine une autre, c’est tout le tableau qui se révolte et vous agresse au point que vous vous en détournez, qu’un nez tranche un visage en deux ou non. Alors, il faut relever le défi et travailler, retravailler, peindre, repeindre, apprendre, réapprendre les gestes d’autrefois où les médiums créent les formes et non l’inverse, car peindre n’est pas colorier, il faut que les brosses s’affirment aussi dans la matière, qu’elles arrondissent une bouche, sculptent un regard, technique d’une autre époque, certes, mais technique de ces anciens dont les noms ne s’effaceront jamais de nos mémoires collectives. Humblement donc, je veux du solide, du lourd, du tangible, et non de l’éphémère, non des toiles qui se brûleraient les ailes au premier rayon de soleil venu s’y perdre, je veux qu’elles l’enferment en leurs mailles, cette lumière dont nous avons tous et toutes besoin pour continuer à sourire face au temps qui passe.

Bien sûr, il y a la vie, avec ses routes et ses détours, ses joies et ses peines, ses plaisirs et ses douleurs, mais avant tout, il y a tant de couleurs pour rendre plus supportable ces peines et ces douleurs et ce temps qui fuit plus vite que le furet, pourquoi s’en priver, n’est-ce pas à cela que sert l’Art au fond ?

Charles Marko, né à Aye le 13 octobre 1960. Expositions passées en Belgique, France, Suisse, Canada.

On me demande régulièrement si j’ai une cote internationale sur le marché de l’art, je réponds : oui, j’ajoute : mais je ne l’ai pas travaillée, je précise : vente aux enchères avec commissaire-priseur à Strasbourg (je tais son nom, horreur de la délation), je souris : voyez-vous, pour avoir une cote en ce beau et digne marché, après en avoir eu une première fort discrète (comme toujours lors de ses premiers pas en ce beau et digne marché), notre commissaire-priseur m’a promis de l’augmenter, cette cote, et facilement qui plus est (tout le monde fait comme ça, il rajoute), j’écoute : tu demandes à un de tes amis de te signer un chèque (on est en France quand même, et il y a cela plus de vingt ans), il enchaîne : si personne n’achète ta toile, je sors le chèque et du coup, ta cote augmente, je souris toujours : après, je te verse le prix de ta toile moins ma commission, tu rends l’argent et tu donnes ta toile à ton ami mais crois-moi, ta cote s’envole (j’en souris aujourd’hui encore, au revoir Paris, salut Strasbourg), je retourne dans mon atelier.

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